Le téléphone portable dans Gossip Girl : une approche sémiotique.

Publié le 24 mai 2010 par Thibaut Thomas

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Le téléphone portable dans Gossip Girl : une approche sémiotique.

Héritière en ligne directe de la tragédie grecque* et des plus grandes dramaturgies dans la langue de Molière, la série Gossip Girl remporte depuis 3 saisons un franc succès dans les rangs des jeunes générations. Il paraît donc opportun aujourd’hui de nous pencher sur l’un des éléments qui ont contribué à la qualité de cette série, et nous n’évoquons pas ici l’admirable -quoique douteuse- poitrine de Serena/Blake Lively, ni la superbe garde-robe preppy de Chuck Bass (dont l’usage anglo-protestant de la couleur n’est pas l’objet de cet article), mais bien de l’usage immodéré du téléphone mobile par ses personnages. En effet, force nous est de constater qu’entre deux gros plans sur les magnifiques épaules dénudées de Serena Van Der Woodsen, la plupart des personnages passent leur temps à passer des coups de fils, envoyer des photos compromettantes avec leur portable, et à textoter à en faire pèter leur forfait illimité M6mobile. Nous allons voir que l’utilisation du portable dans la série repose sur un paradoxe (A) qui dénote une conception particulière de la communication (B).

Prenons au hasard le pénultième épisode de la saison 1 (Gossip Girl S01E17). On y décompte 5 messages vocaux, une vingtaine de coups de fils et un texto, entre une dizaine de personnages. Une véritable publicité pour les opérateurs téléphoniques et la couverture GSM de l’Upper East Side. En tout état de cause, le téléphone portable dans Gossip Girl, entendu comme un dispositif techno-sémiotique est un cas paradigmatique de découplage entre les discours d’accompagnement et les pratiques observées. Les Sciences de l’Information-Communication nous permettent en effet de comprendre un objet à la fois comme un dispositif technique et comme un porteur de sens – dispositif techno-sémiotique -, ainsi que d’étudier les relations de couplage/découplage entre le discours d’accompagnement d’une part, c’est à dire la manière dont les utilisateurs et non-utilisateurs commentent et justifient leurs actions ou non-actions, et d’autre part les pratiques effectives observées. Ainsi, les personnages justifient verbalement leurs appels par une volonté de dissiper tout malentendu, de faire passer une information particulièrement critique, de connaître une position géographique, etc sur le ton de l’évidence (« Appelle le et demande lui où il est !« ).

Le discours émis pour justifier l’usage du téléphone portable est donc une rhétorique de la réduction de l’incertitude par la communication médiatisée. Ce discours est par ailleurs le discours dominant dans la tranche d’âge des personnages et, plus largement, des spectateurs de la série. Or, dans la pratique, l’écrasante majorité des coups de fils ou textos envoyés par les personnages se retournent contre eux, brouillent les pistes, génèrent des quiproquos même quand ils n’aboutissent pas. Paradoxalement, le coup de fil censé débrouiller les fils de la narration ne font que renforcer l’intensité dramatique de la série, en contradiction avec le discours des personnages, qui continuent bon gré mal gré à utiliser leur téléphone portable épisode après épisode.

Au-delà de ce découplage somme toute classique, le téléphone portable dans Gossip Girl est au service d’une rhétorique simplificatrice : la valorisation de la communication en situation de co-présence physique. En effet, les scénaristes ne nous disent pas autre chose qu’il n’est pas possible de se comprendre autrement qu’en se parlant face à face. Blair, Chuck ou Serena sont confrontés à une impossibilité de se comprendre autrement qu’en présence physique des uns et des autres, bien qu’ils soient armés de tous les moyens de communication modernes, et d’une petite moue ravageuse dans le cas de Serena. Il n’y a qu’à comparer dans la série le nombre de quiproquos basés sur des situations physiques : ils sont bien moins nombreux que ceux basés sur des difficultés de communication médiatisée, et sont souvent renforcés par eux (par exemple via un témoin qui renseigne le blog Gossip Girl). In fine, la rumeur est toujours combattue par une confrontation physique, seule à même de rétablir une « Vérité » et souvent scène centrale de l’épisode.

Cette vision d’une communication primordiale et « parfaite » en face à face et la stigmatisation d’une communication dégradée car médiatisée est simplificatrice. La médiatisation est une mise en relation, et l’ensemble de nos activités de communications sont médiatisées par des dispositifs tels que la langue, sans parler des multiples autres conditions dans lesquelles elles se tiennent, sociales, historiques, psychologiques, ou même biologiques. Les intermédiaires existent toujours, nous les avons juste naturalisés, intériorisés même, et le téléphone portable est peut-être même moins impactant sur la communication que la langue. La série Gossip Girl est donc le support d’un discours critique vis à vis de la trop grande confiance en nos moyens modernes de communication. Cette critique n’est pas sans rappeler l’album de Tintin « Les bijoux de la Castafiore », formidable implosion du système hergéen, confiné dans le Château de Moulinsart, où les personnages ne parviennent plus à communiquer, trop occupés qu’ils sont à émettre des messages… .

La série Gossip Girl, sous des dehors d’exaltation de la modernité, contient un discours critique vis à vis de la communication moderne, qui fait l’impasse sur la complexité des situations de communication, y compris face à face. Blair, Serena et Chuck parviendront-t-ils à se comprendre et éviter les quiproquos ? C’est bien le programme épistémologique de la sémiotique, que de tenter de comprendre comment diable parvenons-nous à nous comprendre les uns les autres en écartant les interprétations minoritaires « erronées ». En quelque sorte, un coup de fil, jamais n’abolira le hasard.

•Il est en effet particulièrement évident, surtout dans les saisons 1 et 2, que le blog « Gossip Girl » et sa narratrice omnisciente est une résurgence moderne du choeur dans le théâtre grec, apostrophant les personnages et commentant leurs actions. Ce rôle est confirmé dans la saison 3 alors que, le blog n’étant plus mentionné, la narration en voix off, elle, continue.